Libérez vos voies

Tout qui s’inquiète de l’état de nos pratiques le sait : l’escalade, pour l’heure, est au « libre ». On parle même de « grand libre ». Fini les moyens artificiels, la tendance est aux mains nues, au corps-à-corps avec le roc.

Si l’alpinisme, dans ses évolutions et convolutions, a toujours rimé avec Liberté, jamais ce mot n’aura autant été attaché à l’escalade : « sortir en libre », « mouvement en libre », « libération ». Tant et tant de tournures d’un grand terme peut-être un peu torturé.

Parmi ces expressions, il en est une qui me titille plus que les autres : « libérer une voie ». Que le style est plus libre lorsque l’on ne tire et place que nos mains, nos coudes ou nos pieds, c’est indéniable. Mais la voie ? La fissure ? Le sommet ? Sont-ils subitement libérés lorsque l’ascension est simplement un peu plus simple ?

J’ai dû plonger dans une référence : le Larousse Junior, édition spéciale 8-12 ans. Rien que des mots clairs et imagés pour définir même les plus compliqués. Libre = qui n’est soumis à aucune contrainte. Alors un moment, jouons au fou ou au chamane qui parle en fils de fissure, se prend pour la neige, ou d’un coup se dit cailloux, prenons le point de vue de la voie : suis-je libéré de contraintes grâce au style d’un grimpeur ?

Libérer une voie, penser pour le granit, c’est aussi chercher une expérience plus dense.

Vous conviendrez avec moi qu’il n’en est rien, tant qu’après le passage, des traces ou des crasses restent en place. Une voie n’est réellement libérée que  si elle est un peu dépouillée de ses souillures.

N’est-il pas temps de proposer une nouvelle forme d’escalade ? Après l’escalade libre : l’escalade libératoire. Principe : rêver, s’approcher, grimper, chercher, puis nettoyer. Retirer un peu, peut-être pas tout, le plus possible du moins, même s’il faut pour cela évacuer les excréments d’autres expés.

Ce style offrirait des milliers de possibilités, chez nous comme ailleurs : rocher, glace, neige ou sentiers : toutes les voies sont bonnes à libérer ! Il existe des milliers de premières à réaliser ! On imagine déjà les communiqués de presse : « l’équipe est parvenue à libérer l’Al Lègne – PQ, magnésie et mégots – en moins de deux jours ! ». On parlerait très vite des « grands problèmes des Alpes » : voies normales du Mont Blanc, Cervin, Eiger. Trilogie tentante… Dans quelques années des fous penseront à libérer l’Everest en solo, sans oxygène !

Sans doute, libérer une voie est-ce avant tout penser loin, gravir en cohérence de cause.

L’équipe CAB RCT en terre de Baffin, décide d’évacuer les ordures laissées par d’autres expéditions.

J’entends qu’on me traitera de brave type, de petit utopiste. Ouvrez les yeux, le mouvement est déjà lancé ! L’hiver dernier, Nico et Sean ont été les premiers à grimper en libre la voie ‘Sud Africaine’ aux Torres del Paine. A leur descente, ils ramènent des tonnes de cordes fixes, tant de contraintes laissées par d’autres sur cette tour qui n’attend que sa libération totale. Et il y a bien d’autres exemples…

Osons y voir les hirondelles d’un nouveau printemps de la grimpe !